Médecine esthétique et peaux colorées

Les différents types de populations, avec une grande majorité de phototypes élevés, et l’omniprésence du soleil, induisent des particularités dans l’exercice de la médecine et la chirurgie esthétiques en région tropicale, comme c’est notre cas dans l’Océan Indien.

Les origines raciales très variées donnent des peaux allant du phototype I à VI , mais la plus grande partie de la patientèle appartient aux types IV à VI; on traite des patients ayant des ascendances européenne, africaine, chinoise, indienne, indonésienne, mais aussi venant de nombreuses autres régions du monde, avec au centre de tout cela le métissage qui donne une palette infinie de couleurs et de textures de peau.[1]

Selon la classification de Fitzpatrick et Pathak on distingue 7 phototypes
✔ Le 0 définit ceux qui ne peuvent bronzer. ( les albinos )
✔ Le 1 rassemble ceux qui brûlent mais ne bronzent pas ( les roux et blonds pâles )
✔ Le 2 rassemble ceux qui brûlent toujours et bronzent avec difficulté ( les blonds aux yeux clairs )
✔ Le 3 regroupe ceux qui brûlent mais finissent par bien bronzer (les châtains aux yeux clairs ou les bruns )
✔ Le 4 correspond à ceux qui bronzent sans jamais brûler ( les vrais bruns aux yeux foncés et à la peau mate )
✔ Le 5 comprend les Asiatiques mats, les Méditerranéens, les Indiens clairs et les Métis
✔ Le 6 ne concerne que les Noirs et Indiens foncés

Les fragilités cutanées afférentes à ces types de peaux

Cicatrisations dyschromiques[2]

De nombreuses personnes tachent en cicatrisant (acné, brûlures, chirurgie, piqures d’insectes) , ou au contraire se décolorent (acné, brûlures)[3].
Ceci induit, nous le verrons plus loin, des conséquences notables au plan thérapeutique.

vergetures_1Vergetures

Elles sont très fréquentes, même dès l’adolescence et en dehors d’une prise de poids importante ou d’une grossesse, inclus chez les messieurs.
Plus que le type de peau, elles sont vraisemblablement liées à des carences alimentaires, l’alimentation locale typique étant très pauvre en fruits et légumes.

Melasma[4]

Résultant de l’action du soleil sur des peaux généralement colorées ou métissées, le melasma est courant et souvent psychologiquement invalidant; il est favorisé par les médicaments photo-sensibilisants, notamment les progestatifs (pilule, stérilet hormonal, implants, grossesse), la vitamine A, les cyclines, certains antipaludéens, l’anis (attention pour les adeptes du pastis), les applications locales de parfums et huiles essentielles (inclus certains écrans solaires parfumés!!!)

melasma

Acné

Elle est particulièrement fréquente, chez nous, sur les peaux africaines, soit par fragilité naturelle, soit par application intempestive de topiques corticoïdes dans un but éclaircissant.[3] On observe aussi des acnés provoquées ou aggravées par des cosmétiques employés pour masquer des cicatrices pigmentées… d’acné[5]. Nous avons vu les hyper ou hypo-pigmentations pouvant en résulter.

Cicatrices chéloïdes et hypertrophiques[6]

cicatrice_smallElles sont aussi très nombreuses avec des cas énormes, même pour de simples « bobos »; le facteur racial est évident, mais le terrain psychologique individuel joue vraisemblablement un rôle non négligeable dans leur développement.

Outre le fait qu’elles sont difficiles à améliorer, elles témoignent d’une tendance à une cicatrisation perturbée devant conduire à être prudent, voire à refuser certains soins (comblements).

lentigos_cou_avantHéliodermies

Ces dégâts cutanés dûs au soleil touchent surtout une population de femmes à peau claire, qui sont véritablement « cuites » par le soleil quand arrive la cinquantaine; on observe d’abord des altérations superficielles avec des colorations diffuses des zones exposées (rougeâtres ou brunes) et des lentigos, puis une atteinte plus profonde avec des ridules; les zones les plus touchées sont le visage, le décolleté et les mains; le soleil agit comme accélérateur du vieillissement de la peau.

Cernes pigmentées

Si elles peuvent survenir sur tous types de peau, les cernes sont particulièrement fréquentes et foncées chez les femmes d’origine indienne; on les attribue classiquement à l’hérédité et à un déficit microcirculatoire; on doit les différencier des cernes simples liées à une mauvaise hygiène de vie; elle peuvent parfois être observées dès l’enfance; elles réalisent quelquefois une coloration étendue du rebord orbitaire inférieur jusqu’à la paupière inférieure, voire à la paupière supérieure; celles qui sont creuses paraissent encore plus foncées.

Les particularités dans l’application de certains traitements

Épilation laser

Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’épilation par laser et lumière pulsée (IPL) est praticable sur des peaux à phototypes élevés[7] jusqu’à un certain degré, à condition d’être pratiquée par un praticien expérimenté et prudent. Pour une sécurité plus grande encore on peut travailler dans l’infra-rouge et utiliser un laser Nd:Yag 1064nm[11] qui est peu absorbé par la mélanine.

Relissage laser

Ces types de traitements ablatifs, fractionnés ou non, induisant une phase de cicatrisation, le risque potentiel de troubles de la pigmentation de 11 à 33% conduit à ne pas les utiliser sur des peaux colorées.

Remodelage laser

On utilise ici des appareils émettant dans l’infra-rouge, le chromophore n’est plus la mélanine, comme dans l’épilation, mais l’eau, et on peut donc les employer sur tous phototypes, même à des fluences élevées, à condition d’être très vigilant pour le refroidissement de la peau.

Les indications principales sont

  • le relâchement cutané, les rides et ridules,
  • les vergetures,
  • les cicatrices d’acné.

Rejuvénation

Elle est pratiquée à l’aide d’une lampe flash  et concerne, nous l’avons vu, essentiellement les peaux claires, pour atténuer ou effacer les colorations brunes ou rouges d’héliodermie, ainsi que les lentigos. Le phototype ne pose donc pas de problème, mais il faut veiller à ce que les patients ne soient pas bronzés au niveau de la zone traitée, ou au moins que le bronzage soit régulier afin d’assurer une couleur de peau constante. Il convient d’être extrêmement prudent à partir du phototype IV.

Traitement du melasma

Compte tenu de l’ensoleillement permanent, les produits grand-public, de même que les préparations dermatologiques à l’hydroquinone, ont un effet souvent insuffisant dans son intensité ou sa durée; le seul traitement local qui nous a donné satisfaction est le Dermamelan, mais utilisé avec un protocole « tropicalisé » d’une durée d’un an, d’effet plus lent que celui utilisé en Europe, mais moins agressif, et donc possible sur des phototypes élevés.

Il nécessite cependant que les patients se protègent correctement et durablement du soleil, pour une bonne efficacité et pour un maintien du résultat.
A noter que l’application de la crème dépigmentante « Dermamelan Treatment » peut améliorer les cernes foncées (ne pas mettre sur les paupières).

La lumière pulsée peut être un apport intéressant.

Peelings aux acides de fruits

Le risque des peelings, si ils sont trop agressifs, est une cicatrisation hyper-pigmentaire, liée au phototype et au soleil; nous excluons donc les peelings profonds et moyens (dont le TCA), et n’utilisons que des peelings superficiels, avec une prudence accrue pour les peaux colorées.

En respectant ces précautions, les résultats sont satisfaisants et nous n’observons pas de suites autres qu’une rare et légère rougeur.

Comblements

Ils induisent deux risques potentiels particuliers aux peaux exotiques :

  • le grand nombre de chéloïdes indique un terrain à risque cicatriciel et inflammatoire et donc potentiellement de granulomes plus fréquents
  • la possibilité d’hyperpigmentation en cas d’injection trop superficielle, notamment au niveau des cernes.

C’est pourquoi nous n’utilisons que des produits résorbables à base d’acide hyaluronique, avec en outre une technique particulièrement prudente et rigoureuse pour les cernes.

Les injections d’acide hyaluronique pratiquées dans les règles sont bien tolérées par les peaux colorées. [17]

Dermaroller et mésolift

ne posent pas de problème particulier avec les peaux colorées.[15]

Le soleil omniprésent

soleilEst responsable ou aggravant de nombre de défauts esthétiques

L’exposition solaire est au moins partiellement responsable des melasmas, cicatrices pigmentaires et héliodermies.

Constitue une limitation dans l’application de certains traitements

notamment par lasers et IPL (épilation, rejuvénation), et peelings; le traitement des melasmas est une lutte permanente pour inciter les patients à mieux se protéger, sous peine de résultats médiocres.

Peut induire des complications

en particulier des hyperpigmentations lors des phases de cicatrisation.

Est source de contraintes et dépenses si on veut s’en protéger.

Rappel de quelques vérités concernant les écrans solaires[14]

L’écran solaire, encore souvent abusivement appelés « écran total », donne une fausse impression de sécurité (comme les cigarettes à bout filtre), d’autant que ses conditions d’utilisation sont rarement respectées;  ils ne prévient pas les mélanomes et la protection contre les risques de vieillissement et de cancers de la peau n’est pas démontréexv.

Les atouts thérapeutiques

Les peaux de phototypes élevés n’ont cependant pas que des inconvénients; elles sont assez réactives aux soins de remodelage, notamment dans le traitement des vergetures. De plus, des soins de médecine esthétique prudents et éthiques nous permettent de redonner tout ou partie de leur beauté et le sourire à des femmes qui sont parmi les plus jolies au monde, ce qui est notre plus belle récompense.

Sources scientifiques

  1. La Réunion métissée – CLICANOO.COM  Publié le 1er janvier 2005
  2. Thérapeutique dermatologique, Médecine-Sciences Flammarion © 2001 Hyperpigmentation J.Delescluse et P.-D.Ghislain
  3. Complications de la dépigmentation cosmétique en afrique – J.J. Morand, F. LY, E. Lightburn, A. Mahé – Med Trop 2007 ; 67 : 627-634
  4. Particularités des peaux génétiquement pigmentées. – J.-J. Morand & E. Lightburn -  Manuscrit n°2472/DT 11.“Dermatologie tropicale”. 8 juillet 2003
  5. Special considerations: Exacerbating factors mandate acne treatments for ethnic skin – Dermatology Times – Nov 1, 2008 Cheryl Guttman
  6. WIPO (WO/2007/125262) Use of a dermatological composition comprising a combination of hydroquinone, fluocinolone acetonide and tretinoin, for treating hyperpigmentation of pathological scars – Pelisson, I., Jomard, A.
  7. Épilation laser : fausses rumeurs et idées reçues – C. Muenier – Knol a unit of knowledge
  8. Les quatre mécanismes d’interaction laser – tissus vivants – J. M. Brunetaud – Laboratoire des lasers médicaux de la Faculté de Médecine de Lille
  9. Long-term efficacy of a high power diode laser for hair removal  – Wolfgang Bäumler, Sabine Neff, Michael Landthaler, Rolf-Marks Szeimies
  10. Safety of Intense Pulsed Light Hair Removal in 250 Consecutive New Patients – Harvey H. Jay, Cosmetic Dermatology, décembre 2002,15,12
  11. Lasers in Ethnic Skin Volume: 16 Sep 01 2008 Skin & Aging Issue Number: 9 Sept 08 Heather Woolery-Lloyd
  12. J. L. Lévy, R. Besson & S. Mordon – Determination of Optimal Parameters for Laser for Nonablative Remodeling with a 1.54 µm Er: Glass Laser: A Dose-Response Study . Dermatologic Surgery, 2002; 28:405-409
  13. Chua SH, Ang P, Khoo LS, Goh CL.Nonablative infrared skin tightening in Type IV to V Asian skin: a prospective clinical study. Dermatol Surg. 2007;33(2):146-51.
  14. Recommandations sur la protection solaire – Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS) – juin 2005
  15. Mise à jour portant sur les conditions d’étiquetage des produits de protection solaire – Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS) – janvier 2007
  16. Muenier, C. (2009). Médecine esthétique et phototypes élevés: Défis et satisfactions. Journal de Médecine Esthétique et de Chirurgie Dermatologique, XXXVI(142), 99–104.
  17. Grimes, P. E., Thomas, J. A., & Murphy, D. K. (2009). Safety and effectiveness of hyaluronic acid fillers in skin of color. Journal of Cosmetic Dermatology, 8(3), 162–168
  18. Li, H., Chen, J. Z. S., Wei, .C., Wu, Y., Liu, M., & Xu, Y., et al. (2008). Efficacy and safety of intense pulsed light in treatment of melasma in chinese patients. Dermatologic Surgery: Official Publication for American Society for Dermatologic Surgery [et Al.], 34(5), 693–700; discu.
  19. Grimes, P. E. (2009). Management of hyperpigmentation in darker racial ethnic groups. Seminars in Cutaneous Medicine and Surgery, 28(2), 77–85.
  20. Sharad, J. (2011). Combination of microneedling and glycolic acid peels for the treatment of acne scars in dark skin. Journal of Cosmetic Dermatology, 10(4), 317–323.

Mots-clefs : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le commentaires sont fermés.